Un moine heureux - Ma cellule - Pipi dans le désert ? - Tsahal veille...

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VIE MONACALE !

La vie à Latroun est un peu à l'image de la vie en Israël, à ceci près qu'il s'agit tout de même d'un monastère : mélange de crainte et de fatalisme, sans conséquence sur la bonté naturelle des pères, leur chaleur humaine et leur sourire permanent. On ne vit donc pas ici comme dans les Abbayes de France. Disons que c'est plus... décontracté.

L'Abbaye est un vaste domaine: quarante cinq hectares de vignes, un espace réservé à "Neve Shalom", communauté réunissant les trois religions monothéistes, et une sorte de hameau abritant les caves, les différents ateliers et l'ancien noviciat (où j'ai ma "cellule" !). Ajoutez à cela un immense jardin d'arbres fruitiers, de légumes et de plantes méditerranéennes et vous comprenez que les moines peuvent vivre en totale autarcie. Même le pain est fait sur place par un cuisinier palestinien hors pair. Pour aller du monastère au hameau, un tunnel a été construit, protection et "passage secret" (?!) pendant la guerre de 48, cent à cent cinquante mètres de long très appréciables en été quand le soleil bastonne nos pauvres têtes abruties de chaleur. Le "patio" du cloître est une pure merveille. La vue que j'ai pu avoir depuis le clocher après m'être débattu avec quelques pigeons est imprenable.

Les pères possèdent même une station service et je vous prie de croire que c'est un modèle d'architecture moderne. A l'époque, en dehors de certains moines, nous sommes trois français vivant dans le hameau: Denis pour l'entretien des caves, des cuves et de tout l'appareillage nécessaire à la fabrication du vin jusqu'à sa mise en bouteilles. Chistophe, l'oenologue qui fait son service militaire comme coopérant et votre humble serviteur, "homme de main" de l'Abbé.

Une telle responsabilité n'est pas anodine. Je découvre vite qu'elle me permet d'aller partout, y compris dans la "clôture". C'est donc un immense privilège qui m'est accordé là. L'environnement du monastère est un véritable paradis et je pense que beaucoup de pélerins-touristes viennent ici davantage pour le cadre que pour la prière. Un tel lieu encourage sans doute le recueillement. Paradoxalement, la boutique à l'entrée est tenue par un moine que nous appelons l'ours mal léché. Derrière cet aspect rébarbatif de prime abord, il y a un coeur grand comme ça et, tout aussi paradoxal, les ventes de vin explosent à tel point qu'il m'arrive de donner aussi un coup de main dans cette boutique. Le reste de la masse laborieuse, hormis les pères, sont des Palestiniens de Ramallah qui travaillent dans les caves, sauf Hassan le forgeron , à qui j'ai fait croire un jour qu'il orientait du mauvais côté son tapis de prière. Gag qui ne m'a pas rendu très crédible sur mon sens de l'orientation. Hassan est "Hadj", il est allé à la Mecque et impose le respect. Un sage qui est toujours là quand j'ai besoin d'aide.

A la saison des vendanges, une véritable armada de Libanais, tous aussi sympatiques les uns que les autres, débarquent à Latroun. C'est le mois où tout le monde participe à ce boulot harrassant qui ne supporte aucun retard dans les procédures de traitement des raisins. Mais que de moments de convivialité extaordinaire j'ai vécu durant cette période. Pour certains Libanais, c'est un moment de "repos" avant de repartir faire la guerre dans leur pays sous le joug d'Israël et de la Syrie. Lorsqu'on se rend au Liban, il faut accepter de passer une douzaine de barrages de contrôles.

Les membres des familles des Pères viennent régulièrement à Latroun. La plupart étant Libanais, je vous laisse imaginer les nombreux moments de fête auxquels nous sommes systématiquement invités. Des spécialités culinaires, des chants et des danses m'ont laissés des souvenirs impérissables. N'imaginez pas que la cuisine est partout la même dans les pays arabes, ce serait méconnaître bon nombre de subtilités qui distinguent des plats comme le taboulé ou le bon vieux couscous. L'hôtellerie est le lieu réservé aux invités quels qu'ils soient, famille de moines, retraitants ou autre dignitaire représentant une obédience différente de la Trappe, lieu oecuménique par définition.

Beaucoup se demandent à quoi servent les moines. Certains travaillent comme vous et moi, d'autres étudient, et le reste... prie. Bel exemple de répartition des tâches car tout cela se passe dans la bonne humeur et sans (trop) de problèmes. De toutes manières, chaque semaine, il y a le "Chapître", qui est l'endroit de libre expression, de décisions, d'excuses et de pardons, une sorte de thérapie de groupe ! A quoi servent les moines ? Ils pourraient dans certaines situations servir de modèle de société, on en aurait sérieusement besoin. Seule ombre au tableau, chasteté et célibat !

LE RETOUR

Cette courte séquence aurait aussi bien pu s'intituler "La Guerre". Mais une telle entrée en matière risquait d'orienter mon récit dans une mauvaise direction. En Août 90, j'entends à la radio que l'Irak vient d'envahir le Koweit. Je ne dis pas que cette information me laisse de marbre, mais dans notre "cocon" monacal, je mesure difficilement les incidences que cela peut avoir, ici et ailleurs.

Il ne faut que quelques semaines pour commencer à comprendre ce qui se prépare. Tsahal est en ébullition, un "understatement" ! On voit davantage d'avions de chasse qui passent en rase-motte un peu partout, des chars qui vont et viennent dans tous les sens, sans savoir vraiment ce qui génère une telle effervescence. Les informations locales sont excessives dans les deux sens : guerre bactériologique, ou au contraire simples manoeuvres d'intimidation de la part de Saddam Hussein ?

En septembre, approximativement, le gouvernement Israélien demande à tous de venir s'approvisionner en masques à gaz. On entend parler de guerre chimique - et non bactériologique comme certains le prétendent - et on est prié d'aménager une pièce dans chaque maison, où toutes les ouvertures sont soigneusement isolées : scotch, plastique, tout est bon et... inutile ! Plus tard, j'apprendrai que les masques à gaz sont d'une totale inefficacité ! Les quelques moines français sont rappelés dans leur Abbaye d'origine, Denis réintègre la France, Christophe aussi et moi... je ne sais à quel saint me vouer car Aelred décide de partir à la date initialement prévue, en décembre. Dom Paul me demande avec son plus beau sourire si je ne veux pas rester car, dit-il, il ne se passera rien ou pas grand chose.

Quoiqu'en aient dit les médias, c'est lui qui avait raison, pour ce qui a concerné Israël, bien entendu. Les quelques Scuds qui ont réussi à passer ont fait très peu de dégâts. Mon hésitation ne se trouve pas où on pourrait le penser dans un tel contexte. La confiance aveugle que j'accorde à l'Abbé me pose un vrai dilemme : avant mon départ, j'ai posé une option professionnelle qui vient de m'être confirmée. Abouna Boulos - l'Abbé - me montre tout ce qu'il reste à faire en me redisant que j'ai ma place ici... si je le souhaite.

Les "voix" du Seigneur sont impénétrables et je ressens dans mes tripes ce dicton comme une torture : Aelred me suggère de rentrer. C'est sur un coup de fil en France où j'essaie de différer ma prise de fonction à Marseille que je comprend que je n'ai plus de choix à faire. Tout rêve a une fin, je réserve mon billet Tel-Aviv/Marseille pour fin décembre, juste avant Noël !...

D'octobre à décembre, tout se dégrade à la vitesse "grand V". Les livraisons à Eilat sont espacées jusqu'à s'interrompre vers la mi-décembre : il reste sept "Jé-aime" au Club-Med et toute l'équipe de "Géos" a un visa pour l'Egypte. Les pèlerins se font aussi rares que les poils sur la peau d'un imberbe. Enfin, les Palestiniens commencent à regarder les Français d'un drôle d'oeil puisque notre gouvernement a eu l'excellente (!) initiative d'intervenir dans un conflit-prétexte à mille choses qui nous dépassent. Je ne pousserai pas le débat au-delà, mais je tiens à dire qu'il y avait bien d'autres solutions.

Malheureusement, dans notre "civilisation", les vrais meneurs se font souvent assassiner, tandis que les dictateurs déguisés ou non en démocrates et sauveurs de l'humanité font souvent de vieux os. Vous ne trouverez pas de photos de cet épisode un peu désolant... Mais je vous l'ai dit plus haut, je n'aime pas terminer sur une fausse note : revoyez la photo ci-dessus !...

 

Je dois vous dire qu'un sabbat c'est d'abord visiter une "autre planète". Changer totalement son univers de vie durant toute une année ne va pas de soi au premier abord, mais l'homme a des facultés d'adaptation inimaginables. C'est en cela qu'il faut croire. Vous vous sentez inutile "ici", vous ne l'êtes plus "là". C'est important. D'un autre point de vue, il faut bien qu'un rêve ait une fin pour pouvoir passer à un autre !...

On ne revient ni indemne, ni le même, d'une telle expérience. Reste à savoir si ce que l'on perd est effacé par ce que l'on gagne !...

 

 

La foi est plus belle que Dieu : Jacques BREL