Le Don du Vent

Ce n’est pas à bord de ce voilier que je pars en Polynésie. Et pourtant, il en est à l’origine, ou plus exactement son skipper. C’est le “Don du Vent”, un vieux gréement amarré face à la mairie de Marseille. En 80 je fais la connaissance de son propriétaire, Philippe, un illuminé. Quand j’ai découvert son bateau, il n’y avait qu’une coque aussi pourrie que le pont sur lequel nous avons siroté notre première bière ensemble.

Il me montre des dessins de ce Ketch, tel qu’il sera plus tard, toutes voiles dehors. Dès cet instant, je pense qu’il est fou à lier. Comme j’aime les fous, on se revoit périodiquement et nous parlons de voyages. Je lui demande si un tel bateau peut aller jusqu’en Polynésie. “Oui, bien sûr, et même plus loin encore” me dit-il. Seule question en suspens : quand ?

Le bateau a été terminé en 90. Lors de sa première sortie, il gagne une régate autour du Frioul. Beaux débuts ! Voir dans "Liens".

FLEUR DE TIARE * ROBINSON CUDORE * TRISTES TROPIQUES * PHOTO MONTAGE

Tahaa - Katamaran - Requin

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FLEUR de TIARE

Orly, mi-septembre 87. J'ai choisi une période dite " basse saison". "Ils sont plus de deux mille et je ne vois qu'eux deux..." Jacques Brel. "Les pirogues s'en vont, les pirogues s'en viennent... veux-tu que je te dise, gémir n'est pas de mise, aux Marquises".

Ouais ! Mais l'ambiance n'est pas au rendez-vous. J'ai horreur des aéroports. Tous ces gens prêts à vous écraser pour être les premiers à l'enregistrement, les kms que l'on parcourt, valise obèse et sac à dos qui fait "grimacer" de douleur son malheureux porteur. Je râle déjà et ne verrai jamais les Marquises, mais n'anticipons pas.

Après quelques tours d'aiguilles non prévus au programme, embarquement sur un DC8 de la compagnie "Minerve" *. Je peux la citer car il faut qu'elle en prenne pour son grade. Rappelez-vous que j'ai quelques connaissances en pilotage. Au décollage, l'avion "mange" toute la piste, ce qui me donne des sueurs froides. Qui plus est, il semble avoir un mal fou à "s'arracher". J'aurai une explication douze heures plus tard, à Los Angeles.

En attendant, on suit un coucher de soleil qui n'en finit pas : eh oui, il en va ainsi des mystères de la planète. On suit le soleil, pas au point d'aller aussi vite que lui, ou plutôt qu'elle, la Terre, qui tourne, qui tourne, comme ma tête à ce moment-là. La fatigue (déjà) et la faim, sans aucun doute. Survol sans nuages du Groenland, somptueux. Mais je n'arrive pas à oublier ce décollage en catastrophe. Les sièges d'un avion charter étant plus serrés que dans un vol "normal", je passe mon temps à changer de position à cause de mes grandes guibolles, et cela va durer vingt trois heures ! Non, je ne plaisante pas. Je dirai même vingt cinq avec l'escale technique à L.A. pendant laquelle il nous est interdit de poser le pied sur le sol américain sans visa ! Faut vraiment être motivé ou complètement maso.

C'est à ce moment là que l'équipage se fait relayer et s'installe à côté de moi au fond de l'avion : coin fumeurs. Par chance, j'ai le commandant de bord juste à côté de moi et je lui parle du décollage de Paris. Il me regarde d'un air suspicieux en me demandant si je suis pilote. "Oui, je prépare mon PPL" (Brevet de pilote privé) Et là, libre à vous de me croire ou pas, il se penche vers mon oreille pour m'expliquer trois choses, le plus discrètement possible : d'abord, pour rentabiliser le vol, l'avion a été rallongé. Oups !!! Mais ce n'est pas tout, des réservoirs supplémentaires ont été rajoutés un peu partout dans les ailes. Ouuuuaaaouh !!! Mon repas entreprend le chemin inverse. Enfin, étant donné ces paramètres, il est obligé de décoller en "radada" (rase-motte) pour que le cul de l'avion ne heurte pas le sol, vu la longueur supplémentaire non prévue pour cet engin. Imaginez une 2CV équipée d'un moteur de solex alimenté à l'hydrogène et vous aurez une idée de ce qui se passe dans ma tête... et dans mon estomac.

Avant de s'endormir, il conclue en me disant "Vous savez, ça va être la même chose quand on va re-décoller". Aaaah, me voila définitivement rassuré. Paradoxalement, j'adore voler dans un petit avion et je ne supporte pas ces gros porteurs. D'ailleurs, ma bonne étoile semble me quitter systématiquement dans ces moments-là, vous le verrez dans "retour" de ce voyage et dans "Bulgarie". Peut-être qu'au fond elle n'aime pas que je me rapproche trop d'elle ?

S'il n'y avait pas eu de tels moments, je n'aurais pas fait figurer cette épopée dans mes carnets de route. Mais ce n'est pas fini...hélas ! L'arrivée à Papeete ( prononcez "papééété", ça fait "dans le coup !") est un pur moment de désespoir. En fait, c'est à Faaa qu'on débarque à je ne sais quelle heure de la nuit car ma montre est complètement paumée. Ce que j'ignore, c'est que Faaa est à une bonne dizaine de kms de Papeete.

Le petit plus pour achever un moral bien affaibli par la durée du vol et le décalage horaire, c'est que sur les quelques 250 passagers que nous sommes, il n'y en a qu'un, et un seul, qui n'a pas droit au collier de fleurs. Et pour cause, tous les passagers sont accueillis par leur agence de voyage ou de la famille vivant ici. Nouvelles Frontières ne se déplace pas pour un quidam qui n'a acheté qu'un vol sec ! Oeil humide et dégoûté, je vais m'allonger sur une pelouse devant l'aérogare et j'attend, sans savoir du tout ce que j'attend.

Je me demande ce que je fais là. Je suis dans l'incapacité totale de prendre une décision, ayant rarement atteint un tel niveau de fatigue (je n'arrive pas à dormir en avion et je me suis tapé 5 ou 6 films que je connaissais par coeur). Et puis, tandis que je regarde hébété le manège des taxis, des voitures et des "trucks" (transports en commun assez comiques), ma bonne étoile me fait un signe : il est vrai que je suis redescendu sur terre et elle me reprend donc un peu en main. Un type me hèle : "Français ?" Je hoche la tête pour confirmer, n'ayant même pas la force d'ouvrir une bouche desséchée. C'est la nuit, tous les services de l'aéroport sont fermés, pas un bar à l'horizon. En Polynésie on parle français, sauf les Polynésiens entre eux qui parlent le maori (je crois). Il a dû comprendre mon désarroi et me propose de me débarquer à Papeete. Sourire.

Je trouve un hôtel, hors de prix, il est bien trop tard pour contacter mon "hôte" à Tahaa. Et de toutes manières j'ai oublié de prendre le billet d'avion pour cette île. Cette " étoile" va se manifester encore deux fois coup sur coup, pas plus. Je décide, après un repos dont je suis incapable de vous dire la durée, de profiter un peu de la capitale. Ma première chance, c'est dans une boîte de nuit que je la rencontre.

Elle se présente sous la forme d'une Polynésienne "pur-sang", c'est à dire bien enrobée, des cheveux noir-noir, et un sourire ineffaçable. Sa gentillesse doit être héréditaire depuis plusieurs générations. Mon voyage semble la passionner alors qu'il n'a été qu'un calvaire abominable. Elle me pose beaucoup de questions sur la France, puis nous allons danser. La langueur d'un slow avec une Polynésienne dont le bassin semble être un corps à lui tout seul, est quelque chose d'indescriptible. Et toujours ce sourire, ces yeux noirs et cette impression d'être revenu aux premiers temps de la Genèse. "Les femmes sont lascives au soleil redouté et s'il n'y a pas d'hiver, cela n'est pas l'été". Jacques Brel est revenu.

Je reste une semaine dans cette ville déconcertante, aux frais de "ma princesse". Elle ne saura jamais que j'ai failli passer une année avec elle, comme elle me l'a proposé un soir de rêverie (voir "Sabbat"). A propos des Polynésiennes, sachez que les plus belles sont les métissées asiatiques. Ce sont ces femmes qui font partie de groupes de "danses tahitiennes" sévissant dans les hôtels de luxe et autres endroits à la mode. J'ai eu la chance d'assister à des spectacles de chants et de danses dans des villages, c'est moins esthétique mais plus authentique ! Et cette musique d'une grande nostalgie vous "enfonce" si vous avez le blues mais vous "transporte" si vous êtes cool.

Deux mots sur cette ville "façade" avant de changer d'endroit. Papeete est d'abord une grande avenue, Pomaré, belle et commerçante, un adorable petit port avec une jonque "Night-Club", et derrière tout ça, un bidonville ! Rappelons que nous sommes en 87 ! Cette jonque est un lieu assez particulier, calme jusqu'au soir, lieu de beuveries invraisemblables ensuite, du fait de la présence de légionnaires en vadrouille, prêts à tout, y compris à se jeter à l'eau pour "dessoûler". Mais quelques "belles de jour" sont présentes la nuit pour les sécher et les délester. L'île par contre est splendide et vous tend les bras pour des ballades inoubliables (à deux !) Je ne peux pas tout vous raconter, on n'est pas là pour ça. Il est temps de quitter Miss Papète, sans savoir que j'aurai l'occasion de la retrouver trois semaines plus tard. Quant au deuxième "coup" de mon étoile ? ... Cherchez bien !

* Il vaut mieux ne pas prendre de gants avec ce genre de voyagiste !

 

ROBINSON CUDORE

Retour à Faaa, l'aéroport que je ne reconnais pas. Départ en bimoteur - 20 à 30 places assises, et confortables - pour l'île de Raïatea. C'est là, le deuxième bon coup de mon étoile. J'ai complètement oublié de rappeler Léo, mon hébergeur qui m'attend depuis presque une semaine, tout cela à cause d'une charmeuse de frenchy. Je l'avais prévenu que je restais un peu à Tahiti. Mais quand même !

Dans l'avion, je suis installé à côté d'un Polynésien avec qui j'entame la discussion. Il me rappelle Julien Clerc à l'époque de "Hair" en plus bronzé. Il me dit être instituteur à Tahaa. Pardon ?! Mais c'est là que j'vais ! Chez qui ? Ben... chez Léo ! Il le connaît évidemment puisque l'île n'est pas plus grande que le Frioul, comprend deux ou trois villages et est recouverte à 90% d'une jungle tropicale. Ce type là tombe du ciel, c'est à peine croyable. Non seulement il est attendu à l'aéroport de Raïatea, qui comme tout aéroport digne de ce nom est éloigné de la capitale, mais il me propose de m'emmener à Tahaa en pirogue à moteur.

Il faut savoir que ces deux îles font partie du même lagon et que le seul moyen de transport entre elles est le bateau, une pirogue à balancier (ancêtre du catamaran). C'est dans ces embarcations que je circulerai le plus souvent, sauf à l'intérieur des îles, bien sûr ! Le soir tombe, le ciel est chargé d'énormes et lourds nuages entre lesquels les étoiles semblent briller bien plus qu'ailleurs et mon coeur s'emballe (j'ai gardé un peu de nostalgie de la jeune tahitienne). Il se passe quelque chose. Même les copains de l'instituteur qui ont également profité du trajet, gardent un silence respectueux devant ce spectacle où l'eau est si claire et peu profonde que l'on voit, malgré l'heure tardive, tous les détails du fond de sable. Pour la première fois, j'aperçois un immense tapis volant qui nage entre deux eaux et passe "sous" la pirogue ! Une raie géante. Puis l'eau devient noire et l'on est subjugué par les couleurs du couchant et les étoiles au-dessus de nos têtes, les reflets sur cette eau sans vagues sont un des spectacles que je n'oublierai jamais.

Mais nous entrons dans la baie de Haamene et Léo, finalement prévenu à Raïatea, nous attend au bout d'un imposant ponton. C'est un grand Corse dégingandé, marié avec une Polynésienne ravissante, Lolita (c'est vraiment son nom) qui me reçoit comme si l'on se connaissait depuis toujours. Ses premiers mots : "Est-ce que tu aimes le poisson ?" Oui oui, bien sûr ! J'ignore encore de quel poisson il s'agit mais je suis capable d'avaler une rascasse sans la décortiquer ! A cette époque, la "maison" n'est ni vraiment un gîte ni une chambre d'hôte, mais Léo et Lolita accueillent avec chaleur des navigateurs "tourdumondistes" ou d'autres spécimens.

J'ai connu différents hébergements chez l'habitant dans des îles proches, mais jamais avec une telle authenticité. L'Hibiscus, c'est le nom de ce lieu peu fréquenté en 87, est devenu un véritable hôtel aujourd'hui. J'insiste sur ces premiers instants car ce furent les meilleurs. L'instituteur, je n'ai plus son nom en tête, je l'appelais "Julien", me laisse son adresse et Lolita nous demande de venir nous rassasier. Quel repas, sur fond de Haendel et de Mozart, suivi d'une partie d'échec avec pousse-café plus ou moins local !

Le plus drôle est à venir, Léo me conduit à ma "chambre", bougie à la main puisque la pièce en question est un semblant de faré à l'écart de la maison toute recouverte d'ondulés "rouges" ! Mais pourquoi cette bougie, et quelle est cette odeur dans cette cabane pour "vagabond des mers du sud" (un livre de Bernard Moitessier que je vous recommande au passage)? Il n'y a ni eau ni électricité, le matelas a dû supporter d'autres hôtes que des humains, et l'odeur vient d'un serpentin chinois. Pour les plus jeunes, cette matière qui se consume lentement sert d'anti-moustiques et s'avère très efficace pendant quelques heures. Il est donc prudent de ne pas dormir trop longtemps.

Je reste trois semaines dans cet atoll, qui me servira de "base", via Raïatea, pour visiter d'autres petites îles de l'archipel. Je n'ai qu'une vingtaine de photos de "neuf semaines et demi" passées là-bas: vous comprendrez mieux plus bas, le mot "tragicomique" de l'intro. Durant cette période, j'ai connu le meilleur et le pire au cours de promenades improvisées. Un jour, en me baladant je ne sais plus où, j'aperçois un Polynésien en plein milieu du chemin, ses gestes de loin me laissent perplexe sur ses intentions. C'est une fois près de lui, qu'il m'invite dans son faré pour m'offrir à boire et.... me présenter sa fille d'à peine quinze ans ! Attristant de voir cette pauvre gosse, un sourire figé qui ne comprend rien à ce qui se passe. Ce genre de chose est malheureusement fréquent en Polynésie, mais il ne faut pas être choqué outre mesure, les parents tentent ainsi d'offrir à leur progéniture un avenir qu'ils pensent meilleur. Mariage, adoption, vente d'enfants ? Grand débat de société dans lequel je n'entrerai pas ici.

Il y a là-bas des trucs insupportables, les pluies brutales et diluviennes qui vous trempent sans vous prévenir, jusqu'à la moelle des os. Cela dit, vous êtes séché dans l'heure qui suit tout autant qu'une autre trombe n'a pas dégringolé entre temps. Et puis il y a le maaramu ( le "u" se prononce "ou" et je ne suis pas sûr de l'orthographe, une fois de plus), un vent chaud, un peu comme le sirocco, mais chargé de je ne sais quoi, qui le rend très épuisant, et qui vous monte à la cafetière.

Une de mes rares photos montrait clairement que je venais d'attraper une énorme tortue, pas seul, évidemment. Compte tenu de la très juste décision de ne plus les chasser, je ne puis faire figurer ce cliché ici. Il faut savoir qu'à l'époque déjà, elle est protégée. Et on l'a mangée ! Très curieux compromis entre du mérou, du veau et du poulet nourri au grain. Je rigole ! Pour rester dans le domaine gastro(nomique), j'ai eu l'occasion de déguster une moule aussi grosse que mon pied, et je fais du 42. La langouste pourrait faire partie du quotidien et il semblerait qu'on puisse manger un poisson différent chaque jour pendant un mois. Attention cependant, certains s'avèrent dangereux comme des cobras. Les requins... oui il y en a. Deux variétés répandues dont le requin des sables, 1m50 maximum et qui ne fait que de petites morsures. Enfin, c'est ce qu'on m'a dit, je n'ai jamais essayé. Les gros... ils n'aiment guère franchir les "passes" des barrières de corail. Passons maintenant à l'épisode sanglant, pardon... suivant, du "motu".

Quelle lubie a pu passer dans la tête de votre modeste conteur ? Je remarque que la plupart des cocotiers sont entourés à mi-hauteur d'un cylindre de zinc ou autre matériau anachronique en ces lieux, et l'on m'explique que c'est juste pour empêcher les rats d'aller bouffer les noix de coco. D'un tout autre côté, je visite une plantation de vanille, une des richesses de ces îles du Pacifique. Pas si fique que ça ! Le planteur nous montre comment il insémine à la main ces fleurs qui sont une variété d'orchidée. Admiration. Puis je lui demande si la vente de ce produit est à la hauteur du prix qu'on y met en France. Savez-vous ce qu'il me rétorque ? Oui, mais beaucoup moins que mes champs de cannabis que j'ai là-haut dans la montagne. Déception. Pour m'achever, il m'invite à une cérémonie plus ou moins discrète de combats de coqs ! Une horreur ! Quel rapport entre tout cela ?

Je déchante doucement mais sûrement. Je m'aperçois en outre que bon nombre de jeunes Polynésiens sont "farcis" autant de bière "hinano" que de cannabis. Seul problème, ça les rend agressifs. Les adultes ont deux sortes de rêves : posséder un 4x4 ou un magnétoscope. Mon idéal du paradis polynésien s'estompe de jour en jour et je demande à des pécheurs amis de me débarquer sur un motu, deux jours, pas plus. Ils me regardent comme si j'étais un extra-terrestre. J'ai besoin de "faire le vide" à 20000 kms de chez moi !!!

Qu'importe, j'obtiens gain de cause et après une autre pêche miraculeuse, ils m'abandonnent sur un bout d'île, pas plus grand que le Trocadéro, plat et sans animaux d'aucune sorte. A ce sujet, il faut savoir qu'ici, il n'y a aucun serpent ni bestiole venimeuse, sauf... Chaque chose en son temps. Je suis donc un Robinson des temps modernes et pour un contrat à durée déterminée. Le tour de l'île ? Oh ! j'ai bien dû le faire cent fois. Rien, il n'y a absolument rien. Du sable et des cocotiers. Quant à attraper la moindre noix de coco, je comprends vite que ce n'est pas dans mes chromosomes. D'ailleurs, la noix de coco est un fruit qui se mérite. La légende dit qu'elle a un oeil qui lui permet d'éviter votre tête lorsqu'elle tombe. Par ailleurs, pour accéder au coeur de ce "fruit", la machette, rien d'autre. Un jour j'ai essayé d'en fracasser une sur un bout de rocher, j'ai failli me casser un doigt ou deux. La machette, c'est tout aussi risqué pour les trois autres doigts. Enfin, quand on n'est pas du cru, restons ce que l'on est.

Du côté du lagon, une mer d'huile, de l'autre, des vagues qui viennent se briser sur la barrière de corail avec un bruit sourd et lancinant. Bon, ce n'est pas de ce côté qu'il faudra faire dodo. D'une intelligence limitée mais pas trop débile pour autant, j'ai prévu les provisions. Une seule chose manque : les serpentins chinois, encore qu'en plein air on puisse douter de leur efficacité. J'ai même de quoi faire un petit feu tout à fait inutile vu la chaleur et le fait que je n'ai rien à cuire, mais c'est pour l'ambiance. C'est beau, c'est grand, c'est magique, jusqu'au moment où je ne vois presque plus rien et m'endors sans penser à l'arrivée des ennemis, rêvant d'île déserte avec une Polynésienne qui ne consommerait pas trop de féculents.

Vous imaginez aisément la découverte au réveil. Les nonos - moustiques invisibles, silencieux et redoutables - s'en sont donné à coeur joie. Terrrrible ! Terre ingrate et surprenante sous bien des aspects. Je tente le bain de mer pour calmer le feu aux fesses (j'ai dormi à poil et on dirait que ces sales bêtes sont attirées par les parties les moins bronzées de votre anatomie) mais cela ne fait qu'aggraver le problème. Dans le photo-montage, vous voyez ce motu, îlot formé par une résurgence de la barrière de corail qui ceinture les atolls. Il y en a des centaines. Réveillé tôt, je réalise que la journée va être longue jusqu'à la fin d'après midi, en espérant que les pêcheurs ne m'oublieront pas. La douleur des piqûres ne dure pas très longtemps mais vous gardez de belles traces rouges. Ces amis pêcheurs m'aperçoivent donc de loin et rigolent comme des gosses en voyant ce phare de haute mer qui ne clignote pas !

TRISTES TROPIQUES

Nous quittons le motu, Tahaa, Raïatea et tout le monde, il ne faut pas rater l'avion, ou plus précisément le corbillard volant. Cette fois, je repars avec tout un tas de colliers...de coquillages. Les fleurs, c'est pour la bienvenue, les coquillages pour la pérennité de l'amitié.

A Tahiti, c'est la révolte !!! Les dockers ont "kidnappé" des lieux stratégiques de la ville. Entre autre, ils ont investi l'aéroport et immobilisé un des rares avions sur le tarmac ce jour-là, le nôtre ! Appelez cela comme vous voulez, moi, je n'ai pas trouvé de mots. "C'était écrit !" dirait un oriental, mais je suis un pauvre occidental qui se dit qu'un tel mélange de chance et de malchance en si peu de temps, c'est trop pour la tension artérielle. Les agences s'arrachent les cheveux, les passagers paniquent et la légion dite "étrangère" est omniprésente. Des officiers proposent aimablement un hébergement de fortune en attendant la fin de ce "fâcheux" contre-temps. Un dortoir ? Vous m'avez bien regardé ?!

Minerve m'énerve !...

Je n'ai plus beaucoup d'argent. J'envisage de me rendre aux Marquises. Deux moyens de transport : la "Goélette", cargo mixte abordable au niveau prix, et l'avion, très coûteux. Je peux différer mon retour mais le coeur n'y est plus.

Et si je rendais visite à ma "beauté papééétienne" ?!

Excellente initiative : non seulement elle me rafistole un peu le coeur, mais elle me dit prévoir un petit tour à Bora où des frères et soeurs travaillent dans un hôtel de luxe dont je tairai le nom. Ce genre d'établissement implanté dans de tels lieux représente pour moi une provocation et l'abêtissement d'une culture. Bon, c'est moins loin (et moins cher) que les Marquises, par contre je pense que c'est beaucoup moins bien fréquenté ! Je veux dire par là qu'il doit y avoir moins de Polynésiens que de touristes. Si l'on ne compte pas ceux qui viennent de Tahiti pour travailler là, je crois bien n'être pas loin de la vérité !

C'est dommage, Bora est une île de rêve et l'on comprend sans pour autant l'accepter, une telle convoitise de la part des "immobiliers". Mais qu'est ce que cela doit être aujourd'hui ? L'élue temporaire de mon coeur de vacancier rajoute même que je pourrai certainement me faire transporter à Huahine par un de ses amis et c'est ce qui se passera ! Gentille petite secrétaire, souriante et modeste, qui donne sans rien attendre en échange. J'ai gardé longtemps des liens épistolaires avec elle. Elle rêvait même de venir en France mais n'a jamais donné suite. Je pense que cela aussi, "était écrit !"

En attendant, on fait un aller retour à Moorea, l'île d'en face dans un truc qui ressemble à une barge de débarquement. Vous voyez bien qu'il ne faut pas trop que je prolonge ce récit !

Si je crois avoir compris le fond du problème de la manif, c'est de l'autonomie de ce Territoire d'Outre Mer dont il est question. Mais les revendications se mélangeant à d'autres, tout cela n'est pas bien clair.

Je passe sur mon séjour à Bora et Huahine-Nui, bien que l'accueil y fut très agréable, car j'ai perçu de la part de certains Polynésiens un petit "quelque chose" du même ordre que de la part des Palestiniens (voir "Sabbat") peu avant la guerre du désert, quand ils ont appris quelle était la position de la France. C'est à Huahine que j'ai eu l'occasion d'échanger le plus souvent sur cette question d'autonomie et d'essais nucléaires. Bien entendu, les points de vues divergent selon la "position sociale" de votre interlocuteur. La Polynésie ne vit quasiment que du tourisme, et encore, sur quelques îles seulement. Par contre les "subsides" versés par la France doivent être phénoménaux et je pense que c'est surtout cela qui fait la différence de discours. De fait, il semble tout de même qu'une grande majorité des autochtones soit bien éloignée de ces préoccupations. Mais des minorités intransigeantes, influentes et parfois violentes ( les dockers de Papeete... ) continuent un combat auquel j'adhère pleinement, la violence mise à part, et même si elles ont indirectement et bien involontairement fait dériver mon "rêve polynésien".

Aujourd'hui, ces "essais nucléaires" sont terminés dans les Tuamotu, Mururoa est polluée pour plusieurs décennies, pourquoi cette région du globe n'appartient pas à elle-même ? Savez-vous qu'il n'y a pas si longtemps, on apprenait aux enfants l'histoire de France, et que j'ai lu un texte de grammaire ( "Julien", l'instituteur !) : "Qu'est ce qui grimpe sur les chênes et qui dévore les glands ?" ou " Quelle fut la plus grande défaite de Vercingétorix ?!" J'aurais préféré, au pire "Comment empêche-t-on les rats des îles de grimper aux cocotiers pour bouffer les noix ?".

Cela donne à réfléchir, non ?!

Une précision avant de fermer ce chapitre d'instants " tannés ". Lorsque je parle des "touristes", il est clair qu'il s'agit bien des caricatures que l'on rencontre dans les lieux "in": des gens plein-aux-as, qui négligent de toute leur hauteur "l'indigène" habitant un pays dont ils feraient volontiers une colonie. Oui, je vous assure que cela existe, qui plus est, en grand nombre. J'en ai vu jusque dans le monastère de Latroun, assistant pieusement à l'office du dimanche.

J'avais imaginé un petit périple sans l'ombre d'un nuage, mais le fait d'avoir été "pris en otage" de cette manière par les Tahitiens m'a un peu gâché ce deuxième séjour imposé. En fait, j'ai su par la suite que l'avion n'a été immobilisé que quelques jours, mais j'étais déjà reparti en "vahiné-stop" ! Par ailleurs, aprés avoir fait le décompte de la "prolongation", il a bien fallu se rendre à l'évidence : j'aurais eu largement le temps de le faire, ce détour aux Marquises, au lieu de passer des journées à "glandouiller" sur de belles plages de sable gris. Comme dirait un sage, il faut savoir faire des choix et surtout ne pas les regretter. Maigre consolation, j'ai eu droit sans supplément à un retour sur vol "normal" Air France.

Que retenir de ce séjour ?

Il y a parfois un grand fossé entre rêve et réalité.

Mais avec le recul, de vrais moments de bonheur restent dans la tête du vagabond qui vous parle. Un passage difficile peut très bien se transformer en victoire, un échec en réussite, avec la magie du temps qui passe. Enfin, "The show must go on" comme le chantait si bien le merveilleux Freddie Mercury (Queen).

Il faut conclure maintenant dans l'esprit de ce voyage. Si je vous dis qu'à Paris, ma valise est partie à Amsterdam sans me demander mon avis, qu'en arrivant à Marseille, j'ai donné mes rouleaux de pellicule photo à un "..." qui m'en a bousillé les trois-quart, vous penserez que j'en rajoute? Et pourtant...

 

 

Le rêve Polynésien - Albert Falco