Ma seconde année avec le Groënland en 1956

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Je suis fidèle à mon bateau.
 
En changeant de compagnie, le Groenland  reçoit beaucoup de travaux : amélioration des postes d’équipage, le chauffage central remplace le poële à charbons, des douches sont installées. Au niveau propulsion une hélice à pas variable remplace l’hélice traditionnelle (révolution à l’époque) mais la puissance moteur reste la même. Malgré tous ces efforts et une nouvelle peinture, mon bateau garde l’âge de ses membrures .
Il est un peu comme une « ancienne jeune fille un peu trop fardée ».
Ces travaux demandent du temps et nous prenons la mer le 10 mars avec un nouveau capitaine et un équipage largement renouvelé.

Une première escale s’avère nécessaire à Göteborg (Suède) pour la mise au point de l’appareil de lancement du moteur. Nous sommes beaucoup d’adolescents à bord et notre première sortie en ville se fait en groupe. Quelle n’est pas notre surprise de se retrouver entourés de jeunes filles blondes, curieuses de voir des cheveux noirs pour la majorité.
Une amitié s’est vite créée et au moment du départ tout un groupe se met à chanter «  revoir Paris, retrouver ses amis ».
Inutile de vous dire que ce fameux départ se fait avec plusieurs heures de retard, nous donnant du même coup l’occasion d’entendre et de voir notre capitaine fort en colère.

Une deuxième escale est nécessaire à Honningsvag  (Norvège) pour un problème de moteur auxiliaire. Nous sommes le 20 mars, mais avec beaucoup de neige et de froid.
Etant amarrés à l’autre bout du port, cela nous fait pas mal de kilomètres pour aller en ville et l’escale doit durer plusieurs jours. Nous prenons donc la décision de construire un radeau de fortune avec bidons et madriers pour traverser la baie et du même coup diminuer de moitié le temps de traversée !...
A ce propos, une petite anecdote :
Le radeau est constitué de 4 bidons de 200 litres amarrés les uns derrière les autres par groupe de deux, des madriers en travers et des avirons de baleinières pour servir de pagaies. Trois marins sont de chaque côté, le chef debout au centre et aux places restantes, des passagers.
Les marins font vaguement connaissance car il y a deux tiers de Fécampois, un tiers de Bretons.

Conversations:
Le Breton : - Qu'est que tu fais à bord ? 
Le Fécampois avec son accent: - Mai, trancheu, ramandeu, treuilliste in tou et tai.
Le Breton: - Moi, je suis trancheur, ramandeur, treuilliste aussi.

Un jeune passager Breton interpelle l'homme debout : - Et vous à bord ?
L’homme debout : - Moi je suis le 1er lieutenant.
Le jeune passager: - Ah Ah, c'est à toi que je dis vous ?!...
L’homme debout :  - T’as plutôt  intérêt, autrement t’auras ma main dans ta gueule.

 

Les Norvégiens sont amateurs d’alcool et de nombreux visiteurs en demandent. Quelques marins échangent une bouteille contre un pull.
Les réserves d’alcool diminuant, un membre de l’équipage prend l’initiative de mélanger du thé avec le rhum et par la suite, augmente progressivement le pourcentage pour ne plus troquer que du thé.
La supercherie est de courte durée si bien que toute une bande envahit le bateau et qu’une bagarre générale n’est pas loin d’éclater.
Le second capitaine régle le problème en distribuant l’alcool qui normalement revient à l’équipage pendant la pêche.
Le voyage se fait donc sans distribution d’alcool.
Elle a déjà été faite au port !...
  
Après une semaine d’escale, nous reprenons la mer et peu de temps après nous faisons nos premiers traits de chalut.      
Cette année là, la morue est abondante mais uniquement dans les grands fonds. Pour les chalutiers modernes cela ne cause aucune difficulté majeure, mais pour nous, un manque de puissance de traction et un treuil trop faible se font rudement sentir et du même coup le résultat n’est pas ce qu’il aurait dû être. Nous n’avons pas le choix.
Un exemple : pour virer les câbles il nous faut 45 minutes, le temps donné à une bordée pour un repas. En période de beau temps cela se fait mais avec une forte houle le treuil débobine presque autant qu’il embobine.
La pêche continue et la cale se remplit quand même à la vitesse de nos possibilités.

Autre anecdote de ce voyage.
Notre capitaine avait un frère qui commandait un chalutier Espagnol.
Un dimanche ils décident de se rencontrer et de déjeuner à notre bord. Pour se retrouver, les radios se contactent et se relèvent mutuellement à l’aide du gonio. Sur ces appareils lorsque vous étiez dans l’axe avant ou arrière le résultat était le même et pour éviter les erreurs, il y avait ce que l’on appelait un « lever de doute » : pour vérifier si l’autre bateau était vraiment devant, un interrupteur amplifiait le signal, permettant ainsi ce lever de doute.
Ce jour là cela n’avait pas été fait, si bien que pendant quelques heures les deux bateaux faisaient route l’un derrière l’autre !
Morale de l’affaire : le déjeuner se transforma en dîner.

 
Le voyage se poursuit sans autres effets marquants. C’est au bout de 135 jours que nous arrivons sur la rade de Fécamp avec environ 820 tonnes de morue salée. Entre temps, le capitaine nous a fait refaire entièrement la peinture.
Fier de son voyage, il fait mouiller au plus près de la plage.
Il oublie juste que certains chalutiers sont rentrés au bout de 90 jours avec 900, voire 1000 tonnes de morues.
C’est donc sans « enthousiasme débordant » que l’armateur nous accueille à la marée.

 

Le drame

Nous reprenons la mer 45 jours après en direction de Terre Neuve.
Nous pratiquons la pêche sans difficulté particulière mais toujours avec les mêmes problèmes évoqués plus haut. La saison avance et le mauvais temps est de plus en plus fréquent rendant notre travail extrêmement éprouvant. Le 20 octobre, nous sommes à virer notre chalut par gros temps et bien que toutes les précautions soient prises, une vague plus importante balaie la coursive et emporte à la mer un jeune marin âgé de 20 ans à peine.
J’étais à côté et je l’ai vu se débattre, mais avec son ciré, ses bottes cuissardes, l’eau à une température de 7 à 8 degrés et malgré les bouées jetées, mon camarade a disparu.

Dernière vision : les deux bras vers le ciel et…
c’est « tout ».

Les chalutiers alentours, dans un élan de solidarité, participent pendant plusieurs heures aux recherches mais en vain.
La nuit venue, tout s’arrête.

La fin du voyage se termine dans la morosité et le manque à gagner se fait de plus en plus pesant.
Nous sommes débanqués (quittons le Bancs) vers le 10 décembre et faisons route vers Fécamp.
Au cours de la traversée, la barre électrique tombe en avarie. Après  beaucoup de difficultés nous arrivons à gouverner avec la barre franche mais il faut 6 hommes pour la tourner. Nous faisons d’énormes embardées, les ordres sont donnés à l’aide d’une manche à incendie. Pendant 48 heures nous « tenons » et c’est avec joie que nous retrouvons la barre électrique.


Arrivée à Fécamp le 21 décembre, avec le pavillon en berne.

C’est la fin du voyage, le dernier voyage de mon bateau.

Belle et longue vie quand même.

 
 
Trois générations de Terre-Neuvas
Photos tirées du site "Capitaines de Pêche" - sauf celle du Cdt louis Richard.