La "Magie du Web" vient de sévir à nouveau. Contact avec un autre grand marin, le Cdt. Ernest LAFFICHE, de St Malo. Il est du même "pays" que Jean Martin et vient de prendre connaissance de son récit à Terre Neuve.

Il nous fait l'honneur de raconter son premier itinéraire dans les Bancs de Terre Neuve comme mousse à bord du "Groënland", 10 ans aprés celui de Jean Martin. "Sa carrière est exemplaire et il fut très vite, et très jeune, Capitaine de chalutier dans ce qu'on appelle " Le Grand Métier" - dixit Jean Martin.

Ernest LAFFICHE et son bateau le Groenland

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 Premier voyage à Terre-Neuve en 1955

Ernest LAFFICHE


Né d’une famille agricole modeste, j’ai fait toutes mes études jusqu’au certificat à l’école libre (catholique) du village. Reconnu comme relativement doué, je suis arrivé dans la grande classe (du certificat) à 12 ans ; âge où les plus aisés partaient au collège. J’ai dû patienter et ronger mon frein bien qu’ayant comme directeur d’école l’abbé PLYON : homme de foi et de caractère. Je suis devenu celui qui cassait le bois (les écoles étaient chauffées au bois), portait les différents plis à droite et à gauche, était partie prenante dans les offices religieux.
Je me souviens des réflexions de l’abbé PLYON quant nous récitions le notre père et que nous arrivions à « pardonnez-nous comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés ». Il me disait toujours qu’est-ce que tu en penses ? Je me pose toujours la question ! Si de temps en temps je me suis senti corvéable, j’ai aussi bénéficié de cours particuliers qui m’ont été fort utiles par la suite. J’ai donc passé mon certificat d’études sans difficulté. J’ai vite compris qu’il fallait que je travaille. Tout de suite, j’ai travaillé dans une entreprise où l’on fabriquait des emballages mais j’ai rapidement opté pour une ferme dans laquelle je suis resté 13 mois. (je perçois d’ailleurs une retraite de la mutualité agricole). Mais le salaire ne me satisfaisait pas, aussi j’ai commencé les démarches pour partir à Terre-Neuve (chose courante à l’époque pour les jeunes).


 Un oncle, ancien terre-neuvas qui a fini sa carrière sur le René Guillon (dernier voilier terre-neuvas de Saint-Malo) me dit d’aller voir le syndic de Saint-Suliac (petit village au bord de Rance qui armait des bateaux à la pêche aux lançons et où a été tourné une partie du film « Entre Terre et Mer »). Le syndic, représentant du quartier des Affaires Maritimes de Saint-Malo, était celui qui facilitait et entretenait des liens particuliers avec le monde maritime. Ce Monsieur, fort aimable, me fit embarquer fictivement sur un petit bateau de pêche ( La Jacqueline ) pendant quelques temps et me fit avoir mon livret maritime (fascicule à l’époque). J’appris plus tard que la méthode n’était pas très légale mais j’avais mon fascicule ce qui me permettait d’embarquer ; c’était le principal à mes yeux. Pour le remercier, je me souviens lui avoir porté un de nos plus beaux poulets élevés à la ferme.


Mon fascicule en poche, il me fallait trouver un embarquement. Un voisin, qui naviguait en qualité de chef ramendeur sur le Jutland (chalutier classique de Bordeaux) commandé par Emmanuel GIRARD qui fut « ruban bleu » (bateau qui ramène le plus gros tonnage dans l’année) me dit d’aller voir son capitaine. On ne sait jamais ! Dès le lendemain matin, de bonne heure, je frappais à la porte du capitaine GIRARD. Sa réponse fut : « Je n’ai plus de place mais vas voir Emmanuel DELAROSE à Cancale. Il était second avec moi cette année, il prend le commandement du Groënland et je crois qu’il reste des places ».
 A l’heure du déjeuner, je frappais à la porte du capitaine DELAROSE. Lui présentant mon fascicule sa remarque fut : « Comment il se débrouille ce syndic pour que ces jeunes obtiennent un fascicule ! ». Il ne savait pas qu’il suffisait d’un poulet de ferme. Je fus donc embauché comme mousse à 0.75 part (la part était ce qui déterminait le salaire). Inutile de préciser que toutes ces démarches furent faites à vélo ce qui représentait plus de 60 kilomètres . C’est donc contrat d’engagement en poche que je rentrais à la maison. Je ne sus jamais qui, du mousse ou des parents, était le plus content. Il me restait à passer la visite médicale chose que je fis rapidement et fut reconnu apte tout aussi rapidement.


C’est donc le 5 mars 1955 que j’embarquais pour la première fois. C’était aussi la première fois que je mettais les pieds sur un bateau (mise à part la visite du René Guillon faite avec mon oncle lors d’un débarquement de ses provisions que nous avions été cherché de Miniac à Saint-Malo, distants de 18 kilomètres , avec une voiture à cheval). Le Groënland étant un chalutier d’avant guerre, propulsé par un moteur de 700 chevaux (la moyenne des puissances était de 1 000 chevaux) était complètement dépassé techniquement. J’allais m’en apercevoir rapidement. Les chalutiers partaient tous le 15 février de chaque année. Notre retard était uniquement dû aux travaux importants à effectuer à bord.


 Ces navires possédaient deux grands postes d’équipage à l’avant avec une vingtaine de couchettes chacun, chauffés avec un poêle à charbon au centre. En qualité de mousse inutile de préciser que nous avions la couchette qui restait et donc pas toujours la mieux placée. Pour le mousse, durant la traversée, le travail consistait à aller chercher la gamelle à la cuisine, alimenter le poêle à charbon (la cuisine et la réserve de charbon se trouvaient à l’arrière ce qui rendait difficile le ravitaillement lorsqu’il fallait traverser le pont par gros temps), nettoyer le poste et remplir les aiguilles à ramender. Les ramendeurs montaient les chaluts dans les cales ; avec les fortes odeurs de cales, les conditions étaient réunies pour le mal de mer. C’est dans ces conditions que je passais mon temps : tantôt au travail, tantôt à prendre l’air et même quelques fois allongé sur le panneau de la cale avant. Dans cette position, il nous arrivait d’avoir la visite du second qui se manifestait par un coup de pied au derrière.


 Comme je le mentionnais plus haut, notre navire était dépassé techniquement et c’est au bout de 18 jours de traversée que notre chalut fut mis à l’eau pour la première fois au Chenal du Flétan (banc situé dans le sud de Saint-Pierre à environ 150 milles. Ce fut aussi le premier contact avec le métier grandeur nature. Une fois les bordées organisées le travail du mousse se précisait : la gamelle à aller chercher et son lavage, le nettoyage du poste, le poêle à charbon à alimenter et le lavage des morues dans les bailles. Si la promiscuité dans les postes n’était pas toujours évidente, il fallait y ajouter l’odeur des poissons grillés sur le poêle ce qui enfumait tout le monde et était sujet à des conversations orageuses. Les spécialistes pont (ramendeurs, saleurs, trancheurs) avaient un poste réservé pour eux sur l’arrière du navire (poste plus confortable et bénéficiant du chauffage central) et qu’elle ne fut pas ma surprise d’être nommé comme mousse au service de ces spécialistes ce qui du coup me rendait la vie plus facile et plus confortable.


 Je me souviens d’un jour où nous avions fait des avaries pendant le quart du second capitaine ; celui-ci était descendu nous aider à réparer. Comme mousse j’étais au remplissage des aiguilles, me trouvant loin du chef ramendeur et ne pouvant lui passer une aiguille de mains en mains celui-ci me fit signe de la lui balancer, chose dite chose faite mais l’aiguille tomba à l’eau d’où la réflexion du second capitaine « tu mériterais que je te l’apostille » (faire payer). Je m’en suis toujours souvenu et pour cause. Quelque temps après, alors que nous étions en route libre mais en avant très lent, nous nous fîmes aborder par un chalutier portugais le Frédérico-Erédia qui filait son chalut donc prioritaire. Bien qu’ayant peu de dommage, j’eus envie de faire la même réflexion qu’il m’avait faite pour mon aiguille tombée à la mer.


 Après quelques temps de pêche, lors d’un virage, un bollard (rouleau où passe les funes) fut arraché de son socle et nous obligea à faire escale à Halifax pour réparation. Après quelques jours passés à terre, les réparations terminées, nous reprîmes la mer, et en sortant du port nous fûmes pris dans la banquise, notre navire manquant de puissance c’est au bout de trois jours que nous remîmes en pêche.
Quelques temps après, les premiers chalutiers rentraient en France avec une bonne pêche. C’était loin d’être notre cas aussi nous n’avions d’autres solutions que de continuer la pêche sur les bancs de Terre-Neuve. Ce que nous fîmes jusqu’au moment où nous apprîmes qu’une piaule de morue (grosse quantité) se pêchait au GROËNLAND. Aussi la décision fut prise de s’y rendre. Nous atteignîmes notre but après 6 jours de route. Les nouvelles étant : il y a un mur de poisson sur le banc de Fyllas (70 degrés de latitude nord).


Les chalutiers traînaient à peine 5 minutes et viraient leurs chaluts pleins. Ce phénomène durera plus d’un mois et permettra à plusieurs chalutiers de charger pour leur deuxième voyage de l’année. Nous pouvions donc espérer avoir notre part de gâteau. La chance n’était pas avec nous puisqu’en virant notre chalut, au premier trait, le feu prit dans le moteur du treuil le rendant inutilisable.
Devant cette pêche quasi miraculeuse, l’armateur prit une décision courageuse en nous envoyant un induit neuf à Saint-Jean de Terre-Neuve. C’était sans compter sur la distance entre le GROËNLAND et Terre-Neuve mais c’était la seule solution ou rentrer en France. Six jours nous furent nécessaires pour atteindre le port et six autres jours pour la réparation (je me souviens que pendant ce temps nous avons trouvé au bord d’une rivière une grosse quantité de cresson et nous n’avons pas manqué de verdure pendant longtemps). On se console comme on peut ! Il va sans dire que six autres jours nous furent nécessaires pour rejoindre Fyllas et ce qui devait arriver arriva : notre premier trait fut un trait complètement nul. Le mur de morue avait disparu pour tout le monde. La fin du voyage ne fut que regrets et découragement pour tous.


Notre voyage se termina par une livraison à Fécamp et dans le même temps, nous apprîmes que le bateau était vendu à un armateur du même port pour l’année suivante. Inutile de dire que ce voyage ne suffit pas pour payer le sac nécessaire à un mousse pour son premier embarquement. La seule consolation étant une mise en route en douceur.


 Ernest LAFFICHE : voir le site "Capitaines de Pêche"

 
Glace sur les Bancs de  Terre Neuve