Pour l'un de ces récits, Jean Martin laisse lui-même la parole à un de ses collègues et ami, le Cdt Jean Blanc-Vial qui a assumé une tâche aussi délicate que comique, même si ces deux termes peuvent sembler contradictoires. Le texte du Cdt Jean Blanc-Vial est tout simplement tiré d'un bulletin de l'UIM, dessins compris. Les cirques (Amar, Zerbini et sûrement d'autres) voyagent parfois dans des contrées lointaines et sur des moyens de transports inattendus que bien des enfants auront plaisir à découvrir.

Commentaire du Cdt Jean Martin : " Rien à ajouter à cet excellent article de mon ami qui, dans les années 50, effectua plusieurs transports de ce cirque entre France et Afrique du Nord, et inversement. La majorité de ces voyages un peu particuliers a été faite sur le Berkane, sister-ship du Colomb Béchar qui a dû en faire au moins un."

 

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Le Berkane et Amar
 

Un vrai cirque : Amar

Par le Capitaine Jean Blanc-Vial
Commandant du Berkane

Parmi les chargements si variés qu’ont connus les navires en Méditerranée, les traversées du Cirque Amar ont toujours créé pour nous une pittoresque diversion, fertile en surprises.

Ses patrons avaient trouvé avec le Berkane un bateau à leurs mesures et nous avions pratiquement l’exclusivité de leur transport. Leur publicité en Afrique du Nord avait d’ailleurs transformé le sigle ABC de la compagnie (Armement Bérangier et Compagnie) en « Cirque Ben Amar ».

Au bout du troisième voyage nous étions rompus à tous les problèmes, et prenions avec philosophie la joyeuse pagaille qui présidait toujours à l’embarquement, car là c’était véritablement « un cirque ».
Cependant la première fois que nous sommes allés à Casablanca prendre un chargement si nouveau pour nous, j’ai tout de même gagné quelques cheveux blancs en tant que second capitaine.

Le coût journalier d’une telle troupe est élevé et l’on ne parle chez eux que de nombre de représentations : il faut que ça tourne ! Alors on joue en soirée, on démonte au petit matin, et on voudrait tout embarquer à la fois en présentant à quai en premier les animaux, qui eux bien entendu doivent être chargés en dernier.

C’est ainsi qu’il nous fallut courir au milieu de cet invraissemblable déballage ; chercher la voiture des mâts pour la cale II, car elle seule pouvait accepter une si grande longueur ; trouver la remorque du chapiteau, car il n’y avait qu’elle d’assez basse pour la cale IV ; et au moment de les monter à bord les grues n’y suffisaient plus car elles pesaient beaucoup plus que prévu.

La notion de poids était bien vague pour les monteurs Tchèques, Polonais ou Hongrois, qui avaient pour seul impératif de remplir le plus rapidement possible les énormes remorques. Alors on déballait des piquets, une tente, et ainsi aux grands cris des grutiers qui nous traitaient de saboteurs, le matériel principal fut enfin à bord.

On n’en avait pas terminé pour autant, car il fallut caser ensuite la ménagerie, particulièrement nombreuse à ce moment-là.
La girafe craint beaucoup les maux de gorge donc le froid, et sa cage roulante était très haute. On arriva à la loger sur l’avant du faux pont I en dégonflant les pneus !

Pour les lions au nombre de douze, il fallut enlever les panneaux du faux pont III et poser les essieux de leurs voitures directement sur les galiotes. Les soigneurs n’auraient pas eu sans cela un accès correct aux cages, et risquaient de laisser un bras durant la traversée.
Les tigres, les panthères noires, trouvèrent de la même façon leurs places dans le faux pont II. Nouveau problème pour les ours blancs : animaux craignant la chaleur et devant être douchés deux fois par jour. Ils s’installèrent sur le panneau I.

Puis ce fut les « bêtes en vrac », soit hors cage. Les vingt-cinq chevaux et poneys, ainsi que les guanacos, sortes de lamas impolis qui vous crachent à la figure si votre tête ne leur revient pas, tous eurent leurs litières dans le bridge pour ne pas avoisiner les fauves.

On passa ensuite aux dix-huit éléphants et ce fut le plus laborieux. La plus grosse femelle avait en effet décidé de rester sur quai : impossible de la faire entrer dans le grand cadre au plancher renforcé par des rails de chemin de fer.

Le dompteur Soulévitch, qui n’avait peur de rien excepté de sa femme, usa toute sa patience et sa force avec toute son équipe pendant deux heures : il fallut y renoncer provisoirement et passer à autre chose. On casa la caravane des singes, et j’essayais de dénicher un coin pour les phoques et leur piscine.

Pendant ce temps la « Poutsie » obstinée était entrée toute seule dans le cadre d’embarquement pour manger les légumes qu’une main avisée avait disposés. La porte fut refermée promptement et renforcée par des barres de fer, car la bête s’énervait et risquait de tout défoncer.

Embarquée en quatrième vitesse, elle nous donna des sueurs froides quand elle sortit de sa prison au milieu du faux pont IV. En effet une petite souris, montée sans doute dans une balle de foin, traversa l’écoutille à ce moment-là et lui créa une peur « éléphantesque ». Tout vola autour d’elle et c’est miracle qu’elle ne passa pas à travers les panneaux de bois, car elle s’écarta du passage en tôles que nous avions disposé à cette intention.

Enfin sans trop de mal pour les soigneurs, les dix-huit éléphants se trouvèrent finalement alignés dans les ailes d’entrepont et soigneusement entravés au fil d’acier prévu à cet effet.

Le reste ne fut plus que routines habituelles, et les conflits de préséance pour les positions des caravanes habitation, furent assez facilement arbitrés. Il fallut tout de même à la fin, ballader la grue de quai de l’avant à l’arrière du navire pour loger la dernière remorque qui trouva une place acrobatique sur la dunette arrière.

Cdt Jean Blanc-Vial

Arche de Noë
 

Durant la traversée nous fîmes plus ample connaissance avec les responsables et certains artistes du cirque : personnages beaucoup moins prestigieux à l’envers du décor qu’au milieu de la piste, mais garçons sympathiques aux histoires pittoresques.

On nous raconta celle d’un capitaine d’un bateau Grec, qui n’ayant pas obtenu de la direction ce qu’il espérait, faisait diminuer tous les jours un peu plus la machine afin de forcer la décision ; ou bien celle du jeune médecin embarqué à Bordeaux en dernière minute, qui fut si malade pendant le voyage qu’il fallut le rapatrier « sanitaire » ; ou enfin celle du curé Espagnol qui interdit la représentation dans sa petite ville, car il y avait procession ce jour-là.

Vous pensez bien que le répertoire est riche chez des hommes en continuelles tournées et qui ne manquent pas d’imagination, ainsi qu’ils nous le prouvèrent l’année suivante.

Le cirque faisait sa troisième traversée avec le Berkane. Il devait jouer à Toulon le lendemain de l’arrivée du bateau et les affiches qui remplissaient les murs de la ville annonçaient le débarquement de la plus grande ménagerie de France, aux vingt éléphants. Or il n’y en avait que dix-huit à bord et les deux qui devaient rallier discrètement par une autre voie n’étaient pas là.
Alors ?!...

Alors quelqu’un eu l’idée d’émouvoir le bon public tout en se tirant de ce mauvais pas. Le petit coup de vent qui retardait le navire après Gibraltar devint une effroyable tempête, les vagues recouvraient les ponts, les animaux fous de peur menaçaient de démolir leurs cages, et deux éléphants rendus ainsi furieux s’étaient précipités à la mer. Malgré les efforts de l’équipage et de leurs cornacs, ils n’avaient pu être repêchés et leurs corps dérivaient au large du détroit où ils étaient signalés dangereux pour la navigation.

Ainsi mis en appétit, les journalistes envahirent le bord à l’arrivée, et le capitaine dût leur faire un rapport « circonstanciel ».
Son ton sérieux et son imposante stature les impressionnèrent, et le lendemain des articles émouvants relataient avec force détails la « dramatique aventure de cette moderne Arche de Noë ». La face était ainsi sauvée et la publicité excellente.

Le cirque Amar continua à nous être fidèle les années suivantes, jusqu’au jour où les caravanes furent remplacées par des tanks et les lions par des parachutistes, mais cela est une autre HISTOIRE.

Cdt Jean Blanc-Vial

 
Le Christine
 

Le cirque ZERBINI

Par le Commandant Jean Martin
à bord du Christine

Une autre petite anecdote concernant ces transports de cirque. Il s’agit cette fois d’un transport Marseille-Oran et retour à bord du Christine que j’ai effectué en tant que second capitaine. Bien que moins important que le cirque Amar, il en a été de même qu’avec le Berkane du Cdt Jean Blanc-Vial.

Dans le cas présent, l'embarquement des éléphants a comporté quelques détails amusants du fait du chargement « vertical » (voir à ce sujet la page Navigation où l’explication entre les cargos classiques et les rouliers est quelque peu détaillée).
En effet, et comme souvent, un public curieux et intéressé peut assister à l’embarquement comme au débarquement. De fait, cette curiosité peut être sans doute associée à une recherche d’émotions telles que celle de l’entrée du toréador, et surtout du taureau, dans l’arène de l’émotion et dans l’attente de sensations fortes.

Ce public-là, pour l’occasion, a été largement « servi » !...

Les éléphants sont donc accrochés à l’aide de sangles « ad hoc » et soulevés pour atterrir sur le pont. Ces sangles passent évidemment sous le ventre de l’animal, ce qui lui comprime un tant soit peu certains organes et notamment la vessie.

A quelques mètres du sol donc, le premier pachyderme en suspension arrosa bien malgré lui le public environnant. Nous vous laissons imaginer le débit d’une telle « averse » tout comme l’odeur et bien sûr la réaction des curieux les plus proches : retraite immédiate en débandade.

Pour les autres éléphants, les aspergés ayant compris que la curiosité était un vilain défaut, ce genre de spectacle vivant n’eut plus tout à fait le même « impact ».

Mais lors de ces transports un peu spéciaux, d'autres épisodes marquèrent notre voyage. Je me souviens de notre cuisinier qui avait été blessé par un lion à qui il avait voulu caresser la patte à travers les barreaux de sa cage. Suite à ce coup de griffe, la blessure s'était infectée et notre homme fut assez mal en point pendant un bon moment. L'espace de quelques instants de rêve, il avait sans doute voulu se prendre pour un dompteur !... La réalité reprend toujours le dessus.

Peu auparavant, ce téméraire sûrement attiré par les animaux en général et sans doute davantage encore par les plus exotiques s'était aussi intéressé à un vieil ours destiné seulement à la ménagerie car les gens du cirque ne pouvaient plus le faire travailler tant il était devenu "méchant". Notre cuisinier-dompteur lui donnait à boire dans une bouteille de Périer malgré les remarques des autres lui disant qu'il était complètement fou et qu'il prenait trop de risques.

Ce n'est pas par l'ours qu'il a été blessé, mais par le lion.

  Cdt Jean Martin

 

Note du webmaster : Monsieur de La Fontaine aurait eu une belle fable à nous conter s'il avait pu assister à ce genre de rencontre : celle d'un cuisinier salivant devant des viandes plus originales que nos ovi-bovidés, ou celle plus romantique de l'homme qui voulait murmurer à l'oreille de l'animal Africain, Asiatique, ou celle enfin, d'un cuisinier qui voit dans le cirque un possible avenir vers des horizons plus "spectaculaires" ?!... Sur un plan philosophique, qui est le "méchant" dans toute cette affaire, et y en a-t-il seulement un ?

Mais Jean ne m'a pas donné de réponse à ce sujet. Alors je suis parti à la recherche sur le Net du cirque Zerbini que Jean pensait disparu. J'ai retrouvé un cirque "Tarzan Zerbini" (est ce le même, je l'ignore) et qui a fait beaucoup parlé de lui ces dernières années, notamment aux Amériques, en terme de mauvais traitements vis à vis des animaux.

Alors je suis en droit de me demander aujourd'hui si ce célèbre cuisinier n'avait pas tout simplement senti que quelque chose n'allait pas dans la tête de ces pauvres bêtes. Si c'est cela, il a toute mon admiration et ma considération.