Le Cdt Louis Richard

Une soixantaine d'années séparent ces deux clichés du même Navire.

Précieux récit que celui qui vient : c'est l'histoire d'un des derniers voiliers Terre-Neuvas. Elle est racontée par le Commandant Jean Martin.

Comme je le rapporte dans une des pages (Algérie) de ce site, c'est grâce au Net que j'ai pu retrouver Jean Martin, à l'époque Commandant du cargo "Belval" sur lequel j'ai fait ce tout premier voyage.

Ces pages se veulent un LIEN entre les marins, mais aussi entre toutes les générations. On ne dira jamais assez tout ce que certains "anciens" ont apporté aux générations suivantes, par leur courage, leur volonté et leur charisme.

Merci à toi JEAN.

Le Palinuro
 
 
 

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Récit du Capitaine Jean Martin
Commandant dans la Marine Marchande.

Le « Commandant Louis Richard »
ou les derniers voiliers Terre Neuvas

Après la guerre ils n’étaient plus que quatre, tous du quartier de St Malo.

  • Le « Cancalais » de l’Armement Girard
  • Le « St Yvonnec » de l’Armement Le Port
  • Le « Lieutenant René Guillon » et son Sister Ship
  • Le « Commandant Louis Richard » de l'Armement Glâtre à St Malo.

Le « Cancalais » dut pratiquer la pêche à Terre Neuve un peu après la guerre. Je ne sais pas ce qu’il est devenu.
Le « St Yvonnec » fit naufrage, fin 1945, dans le golfe de Gascogne alors qu’il faisait route du Canada sur Bordeaux.
Le « Lieutenant René Guillon » arma d’abord au commerce en 1945, puis reprit la pêche à Terre Neuve de 1946 à 1951. J’ignore ce qu’il fit par la suite.
Le « Commandant Louis Richard » également armé au commerce en 1945, reprit la pêche sur les bancs en 1946 et 1947, qui fut sa dernière campagne. C’est l’actuel navire-école Italien « Palinuro » à qui il arrive de faire escale à Marseille.

Trouver un embarquement après la guerre n’était pas chose facile car la flotte de commerce avait en partie disparue. Enfin, le 2 septembre 1945, à Bordeaux, je mettais mon sac à bord du « Commandant Louis Richard » comme novice. J’avais 19 ans.

Ce navire, un trois mâts-goëlette à coque acier et moteur auxilliaire, fut construit aux chantiers Dubigeon de Nantes en 1934 et destiné à la pêche à la morue. Longueur = 69m. Tirant d’eau = 4,5m. Hauteur des mâts : Misaine = 34.5m - Grand Mât = 35m – Artimon = 30m. Il était équipé d’un moteur de 250 CV, ce qui ne permettait pas de franchir le mur du son ! Voir les nouvelles caractéristiques du « Palinuro », son nom actuel comme navire-école Italien, en bas de page.

Armement au commerce : 21 personnes dont : capitaine, second, lieutenant, bosco, chef et second mécaniciens, graisseur, 9 matelots, 1 E.O.L.C. (Elève Officier au Long Cours), 2 novices, cuisinier et mousse de cuisine.

A la mer, le service passerelle était assuré par un chef de bordée (second, lieutenant ou bosco) assisté de 3 matelots et un novice ou l’E.O.L.C.

La bordée de quart suffisait généralement pour la manœuvre des voiles, sinon, il fallait faire appel à celle qui avait quitté le quart précédent. Il fallait évidemment monter dans la mâture de temps en temps, mais je n’ai jamais vu y aller de nuit. Les matelots étant en nombre suffisant, les novices étaient dispensés de quart et ne participaient généralement pas à la manœuvre des voiles.

Au mouillage, sur les bancs, un matelot assurait la veille de nuit. Celui qui faisait la dernière heure était chargé de réveiller le second, qui faisait le branle-bas de sorte que les matelots aient bu leur « jus » pour être prêts à déborder les doris dès l’aurore.

A Terre Neuve, contrairement aux chalutiers qui draguent 24h/24 et pratiquement par tous les temps, sur les voiliers, la durée du travail était fonction de la longueur du jour. La vie y était donc nettement moins pénible, surtout après le 15 août où les nuits sont assez longues.

Pour mon premier voyage, le navire étant armé au L.C. (Long Cours) nous partîmes sur Pointe à Pitre. Le chargement était composé d’engrais en sac, dans sa plus grande partie, et de quelques marchandises diverses dont un demi-muid de vin blanc ( un muid équivaut à 788 litres). Le Second mit en « perce » le lendemain de notre départ.
Chaque matin, l’équipage avait un quart de blanc pour le casse-croûte. Quelques jours avant l’arrivée à Pointe à Pitre, le demi-muid fut complété par de l’eau de mer, ce qui donna un breuvage parfaitement infect. Le vin était paraît-il destiné au clergé pour la célébration de la messe. Si tel était le cas et pour reprendre une phrase d’actualité, il dut être « consommé avec modération » !

Il me semble me souvenir que la traversée fut de 34 jours à l’aller, 36 jours au retour sur Bordeaux, et l’escale de Pointe-à-Pitre de 35 jours.

Le second voyage au commerce se fit sur Alger et retour à Bordeaux. J’étais matelot léger et ne garde aucun souvenir marquant de ce voyage, si ce n’est un chargement de fûts de vin d’Algérie au retour. Ah si !... Lors d’un de ces transport de vin, deux marins sensés tenir la barre et n’étant pas en état de le faire (!) c’est moi-même qui ai dû gouverner pour remonter la Gironde jusqu’à Bordeaux. Je me souviens de la réflexion d’un marin du bord qui avait vu le sillage tortueux du navire juste avant, et avait dit « Cà, c’est un navire qui ramène du vin d’Algérie ! »

Début avril 1946, nous appareillions pour une campagne de pêche à la morue. A l’arrivée sur les bancs de Terre Neuve, le navire au mouillage, il fallut d’abord faire 2 marées de pêche aux bulots. Ces coquillages étaient stockés dans une chambre froide (la seule du bord) et servaient à boëter les lignes pour la morue. Puis ce fut le début de la vraie campagne de pêche. J’ai oublié le nombre exact de membres de l’équipage. Par contre il me semble me souvenir que nous avions environ 16 doris armés pour la pêche. La longueur de ligne était de 3200 mètres par doris, ce qui représentait environ 1600 hameçons. Les dorissiers tendaient leurs lignes le soir et les relevaient le lendemain dès l’aube. Il pouvait arriver que le doris fasse deux, voire exceptionnellement trois voyages dans le cas d’une très bonnes pêche.
A cette époque les Portuguais avaient encore une belle flotille de voiliers. Leurs doris étaient plus petits que les nôtres et armés d’un seul homme. Chacun partait en pêche le matin, avec son casse-croûte, et revenait le soir à bord, ou plus tôt si son doris était plein.

Pour des raisons d'équité entre dorissiers, le Commandant répartissait les secteurs de pêche de la façon suivante : la Rose des vents était divisée en seize "quartiers" attribués à chaque équipe de dorissiers pour une semaine de pêche. On changeait de quartier dans le sens Nord-Est, celui des aiguilles d'une montre, comme le temps qui passe...

Pendant toute la campagne, le navire restait à l’ancre par des fonds d’une cinquantaine de mètres. Nous avions un guindeau motorisé et changions de mouillage tous les jours, le fond dans lequel nous pêchions ayant été épuisé. Il fallait donc, en fin d’après midi lorsque tous les doris étaient rentrés, virer les 200 mètres de chaîne pour les arrimer dans un local dénommé le puits à chaîne à l’aide d’un crochet spécial qu’on apprlle le croc à chaîne. C’est un novice qui faisait l’arrimage. Il ne fallait pas qu’il se fasse « gagner » pour ne pas provoquer un monticule dans ce local, car la fin de chaîne n’aurait plus pu tenir dans ce puits.
  
Il arrivait que les doris ne puissent sortir à cause du mauvais temps. Par contre la tenue au mouillage était bonne avec une longueur de chaîne d’environ 7 maillons (un maillon èquivaut à 30 mètres de chaîne). Une seule fois, de toute la campagne, nous dûmes virer et mettre à la cape pendant 36h00 environ – nous étions dans une queue de cyclone - puis le Capitaine réussit à retrouver le mouillage autour duquel étaient restées nos lignes. Lorsque les marins partirent les relever, il subsistait encore une forte houle résiduelle qui fit chavirer un de nos doris. Le temps était très clair et les hommes furent secourus par des collègues, l’embarcation revint la quille en l’air.

Un soir nous recueillîmes un dorissier Portuguais perdu dans la brume. Ce passager supplémentaire a malheureusement dû dormir à même le sol car le nombre de couchettes était strictement calculé sur nos navires. Le contact par radio a pu être établi entre les deux voiliers pour que le lendemain ce dorissier rejoigne son bord avec ses morues salées et tranchées.

Tout le reste de la campagne se déroula sans incidents.

Comme novice, mon travail consistait à « ébréguer » (étriper) et surtout décoller (enlever la tête) la morue. Par deux fois seulement j’embarquais en remplacement d’un dorissier malade. Lors d’une de ces sorties, nous avons dû stopper la pêche à cause des baleines, en quantité innombrable, à quelques mètres autour de nous. Elles étaient tellement proches de notre doris qu’il nous a fallu rentrer. Les baleines ne craignent pas la présence humaine, elles n’y prêtent guère attention et font leurs « manœuvres » comme elles l’entendent et sans se soucier de nous. Par inadvertance elles pourraient d’un simple soup de queue faire chavirer un doris, mais je n’ai jamais assisté à ce genre d’accident.

La nourriture était moyenne pour la simple raison que nous n’avions pas de chambre froide, la seule existant étant réservée aux bulots. Au départ de Bordeaux nous avions deux cochons vivants qui, ayant atteint une certaine taille, furent abattus comme dans nos campagnes Bretonnes. Le cuisinier confectionna du pâté et des saucisses. Le reste fut consommé d’une part en viande fraîche, et le reste en viande salée. Malheureusement, les saucisses ne purent être fumées à la mode Bretonne. Cet évènement donnait lieu à une petite fête à bord du navire. Sur les bancs, il nous arrivait d’avoir des vivres frais grâce à la corvette « la Lobélia » qui faisait l’assistance sur les lieux de pêche, notamment l’assistance médicale et le courrier.

Vers la mi-novembre 1946 nous accostions  à St Malo après une campagne de près de 7 mois et demi, sans escale.

Le 16 décembre j’étais incorporé à Pont-Réan pour 18 mois de service militaire.

La vie à bord était assez dure mais nous n’étions pas malheureux. Le temps de travail réglementaire était de 16 heures par jour, tous les jours durant la campagne de pêche, sauf les jours de mauvais temps. Personnellement, je garde un excellent souvenir de mes embarquements sur le « Commandant Louis Richard ».

Parmi les marins que j’ai connus sur ce bateau, le radio était ce qu’on peut appeler une « figure ». Très travailleur sur les bancs, en dehors de ses heures d’écoute, il passait tout son temps dans la cale où il approchait la morue aux saleurs. A terre ce n’était plus le même homme.
    Je ne puis résister à l’envie de raconter une anecdote à son actif :
    Un soir dans un café de St Malo, alors qu’il était quelque peu bruyant, 2 agents de ville l’emmenèrent au poste. Au cours du trajet du café au commissariat, encadré de ses deux anges gardiens, notre phénomène chantait à tue-tête :
« Brigadier, répondit Pandore
Brigadier, vous avez raison ».

Escale du Palinuro à Marseille

  Ceci se passait voici une trentaine d’années environ. La visite étant autorisée, je me rendis à bord en compagnie de mon épouse. J’avais pris soin de  me munir de mon livret professionnel. L’accueil fut des plus chaleureux et la visite se termina devant une tasse de café, au carré des officiers, en présence entre autres, du Commandant et de Monsieur le Consul d’Italie à Marseille. De nombreuses questions me furent posées sur Terre Neuve et la pêche à la morue. J’avais l’impression d’être plutôt guide que visiteur. Mon livret eut droit à plusieurs photos. Je ne m’attendais vraiment pas à une telle réception.

  Le moment le plus marquant fut le départ : nous eûmes droit à une haie d’honneur et au "sifflet", lorsque nous prenions la coupée. Le modeste ex-novice du « Commandant Louis Richard » ne s’attendait pas à être accueilli comme un Amiral, à bord du Palinuro.

  L’année suivante, je reçus une carte de vœux représentant le Palinuro.

Jean Martin

« Actuellement le voilier-école Palinuro représente cette année dignement la marine italienne. Cette goélette de 69 m de long est dotée de superbes voiles carrées sur le mât de misaine, longitudinales sur ses deux autres mâts. Construit en 1934 par le chantier nantais Dubigeon, pour le compte de la Société des pêches des Malouines, le bateau portait, à l'origine, le nom de "Commandant Louis Richard". Son armement le destinait alors à la pêche à la morue sur les bancs de Terre-Neuve. Acheté par la Marine italienne en 1951, le trois-mâts retrouve sa voilure d'origine, sa cale à poisson est transformée en poste d'équipage, son étrave s'orne d'une figure de proue représentant Palinuro tenant un aviron de gouverne. Palinuro était le pilote du navire d'Enée, fuyant Troie détruite par les Grecs, qui s'établit en Italie. Sous pavillon de la marine militaire italienne, le voilier fut mis en service le 16 juin 1955. Il sert à l'entraînement des élèves de l'École navale de maistrance. Avec son grand frère l'Amerigo Vespucci, sur lequel s'entraînent les élèves de l'École navale de Livourne, ils constituent les deux fleurons de la marine à voile du monde. Aujourd'hui basé en Sardaigne, le Palinuro ne quitte qu'exceptionnellement la Méditerranée. » ( Extrait d’un site internet concernant le navire )

Son équipage est de 100 marins, quasiment le double de ce qu’il comptait à l’époque.

Suivent des commentaires du Cdt Jean Martin sur les caractéristiques d’origine du « Commandant Louis Richard » : pas de figure de proue et pas de sabords-canons peints sur la coque « ce n’était pas un bateau de guerre !... ». La coque était entièrement gris sombre.

 

Liste partielle de l’équipage
du Cdt Louis Richard en 1945.

* Capitaine : Joseph Chas (dcd)
* Second Cpt. : François Nogret (dcd)
* Chef Mécanicien : Francis Glâtre (dcd)
* 2° Mécanicien : Marcel André
* Radio : Marcel Madec (dcd)
* Lieutenant Trancheur : Joseph (?) Leroux
* Trancheur : Jean Biron
* Chef Saleur : ?
* 2° Saleur : Joseph Jean (dcd)
* Cuisinier : … Samson
* Dorissiers :
   - Pierre Lechien 
   - Jules Solon
   - Louis Couvert et Victor Outin ( de Miniac et dans le même Doris)
   - Baptiste Aillet (de Plélan le Petit – Côtes d’Armor)
   - 2 Fécampois dont l’un s’appelait Vidal
   - 6 autres de Broons (Côtes d’Armor)
* Novices :
   - Henri Regeard (dcd)
   - Jean Martin
   - Joseph Jean (fils du Saleur)
   - Louis Renard (novice de cuisine – dcd)
* Mousses :
   - Pierre Lebeslour
   - Jules Gillard (dcd)

Malheureusement, il manque beaucoup de noms que j’ai oubliés. Pardonnez également de possibles fautes d’orthographe : plus de 60 ans après, la mémoire a quelques lacunes.

 Jean Martin

 
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