Dauphine accidentée et Chute dans l'Eissadon

Tout aurait pu s'arrêter ici ou là selon ce que vous montre votre souris si vous la baladez sur l'image ! La " Dauphine ", une voiture que l'on ne doit pas confier au premier venu, avait pour mon frère et moi une particularité essentielle : nous pouvions la conduire à deux.

Ca, c'est ce qu'on pensait... Un platane en a jugé autrement.

Ce qu'il faut retenir de cette histoire, c'est que le père, malgré nos quelques petites blessures et contusions, nous a demandé de prendre le volant de sa belle auto, à tour de rôle, pour nous rendre à l'hôpital...Et que vous le vouliez ou non, c'est ce que j'appelle de l'éducation. Fort de cette belle leçon, je me suis senti " protégé " pour le restant de mes jours.

La photo "survolée" c'est l'aiguille de l'Eissadon. Douze années ont, plus ou moins sereinement, déroulé l'écheveau du temps entre ces deux clichés insolites.

Pourquoi donc ce point rouge et une entrée en matière si "déroutante" ? Le point rouge, c'est le départ de la chute : 12 mètres. Tête, cheville, vertèbre, rien n'a été épargné.

Vous est-il arrivé de voir la Dame à la Faucille juste à côté de vous ?... Moi oui, et je lui ai parlé, juste pour lui dire : " Non... pas encore ".

C'est plus bas dans la page.

Donc voila, tout recommence ici ou là. Je pense que je dois cela à une bonne étoile, et j'ignore toujours laquelle, Altaïr, Aldébaran, Aelred... allez-donc savoir. Ce site a bien failli s'intituler " L'Ivre de Vie ".

 

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L'accident.

Cette histoire n'est là que pour démontrer s'il en est besoin, l'incroyable Force qui sommeille en chacun de nous, mais dont on est souvent incapable de déterminer les limites. On dit que la tête gouverne le corps. C'est vrai ! Dans tous les sens !

Nous sommes le 17 février 77. Depuis plusieurs jours, je prépare avec mon ami Charles, qui m'a initié à l'escalade et l'alpinisme, une sortie dans un secteur, difficile d'accès, des calanques de Marseille : l'Aiguille de l'Eissadon. Au dernier moment, il me demande de différer cette grimpette, imprévus familiaux obligent.

Pas d'accord ! J'appelle Jacques, un autre ami à qui j'ai transmis à mon tour le virus des sommets.

Trop tard, il a déjà organisé son week-end.

Je décide donc de partir seul. Dernier réflexe avant de m'arracher, j'écris sur un post-it à l'attention de ma compagne le nom du secteur où je me rends : " Je suis dans l'Eissadon, bonne journée ! " bien loin d'imaginer l'importance de ce bout de papier.

Il fait beau, mais froid, c'est encore l'hiver, même ici ! La marche d'approche est longue et la descente dans la calanque n'est pas de toute simplicité. A 11h, je me trouve au pied de cette fameuse aiguille, curieuse, avec son petit pin juste au sommet. Je prendrai mon repas là-haut, cela doit être fantastique. Il est vrai qu'en bas, l'ambiance est particulière, l'endroit est plutôt... "angoissant". Cette crique est désertique, c'est un véritable "trou", perdu dans ce massif des calanques que je croyais si bien connaître.

Bien qu'étant seul, je m'encorde par habitude. De toutes manières, il faut bien l'emporter cette corde, pour le rappel ! Cette fois, pas de "pile ou face" pour savoir qui démarre en premier ! C'est une voie qui ne présente pas de difficultés particulières. A une douzaine de mètres, ayant une petite hésitation sur la direction à prendre, je décide d'installer un "coinceur" (plus écologique que le piton !) pour me reposer et examiner le passage. Le rocher est un peu friable par endroits et je commets une erreur que je n'avais jamais faite auparavant : le coinceur n'étant pas assez solidement fixé, je l'attrape à deux mains (!) pour mieux l'ancrer.

Impardonnable faute.

J'ai tiré tellement fort que tout est parti.

...

L'atterrissage est terrible. Je suis sonné mais conscient. Tout de suite, une douleur d'une violence inouïe m'envahit les lombaires et la cheville. Comble de malchance, je n'y vois plus que d'un oeil, et il se passe un moment avant de réaliser que c'est du sang qui me bouche la vue. Je me suis donc ouvert le front, en plus ! Sans comprendre ce qui m'est arrivé, c'est curieusement par là que je commence les soins avec moult "kleenex"et un pansement de fortune : la manche d'un sweat-shirt de rechange ! J'ai l'impression d'agir comme un robot. Il faut s'occuper de cette cheville à présent et là, la douleur qui s'était un peu calmée parce que j'étais resté assis, se réveille à tel point que je suis à deux doigts de tomber dans les pommes.

Mon dos m'empêche de faire certains mouvements et il faut pourtant que j'enlève cette maudite chaussure qui me torture. Je préfère vous épargner le détail de ce que je vois après un temps fou pour la découper : ce n'est plus une cheville, c'est une véritable "boucherie", passez-moi l'expression, je n'ai pas trouvé mieux.

A l'époque on ne grimpe pas encore "en adhérence" comme Patrick Edlinger et ses "Apaches" l'ont fait ensuite, avec des "chaussons" d'escalade. On porte des grosses pompes à semelle rigide avec des lacets qui n'en finissent pas. Après avoir mis cette godasse en pièces, je me fais un semblant d'attelle avec le baudrier pour limiter les mouvements du pied qui part dans tous les sens. La chaussette sert vaguement de pansement, mais ça n'arrête pas de "pisser". C'est seulement à ce moment-là que je commence à réaliser ma situation : je suis comme au fond d'un puits bien que le soleil fasse semblant de briller.

Il ne faut pas rester là, personne ne me trouvera. Je dois remonter cette pente en rampant, il n'y a pas d'autres moyens. Cinq heures pour faire cinquante mètres !... J'ai tout abandonné "en bas", sauf les cigarettes, le briquet et un blouson pas assez chaud pour "passer la nuit" ici. Cette "panne" n'était pas prévue au programme. Je n'ai ni faim ni soif. J'ai froid. En m'allongeant sur le dos avec un bâton sous les lombaires, cela calme un peu la douleur, mais j'ai perdu beaucoup de sang et n'ai plus de "jus" pour aller plus loin. "Ne pas dormir, surtout ne pas dormir". Cette pensée m'obsède à tel point que je m'oblige à parler aux mouettes devenues sorcières, à les maudire pour ces cris qui me semblent moqueries et provocations !!!

Eh bien, si vous saviez qu'au bout d'un "certain temps"on ne ressent plus rien, cela vous étonnerait sans doute, mais c'est ainsi. La nature a bien fait les choses. On dirait que la douleur s'anesthésie elle-même. Stupide ! Certes, il ne faut plus bouger. Et je ne bougerai plus, sauf pour fumer une cigarette de temps en temps et regarder ce bout de paysage devenu inhospitalier et effrayant. Il est gravé au fer rouge dans ma mémoire !

Le soleil se couche tôt en février et je me dis (vers 18-19 h) que ma compagne va commencer à s'inquiéter. Mais je finis par avoir un doute sur ce que j'ai écrit sur le papier. En plus, elle sait que je termine parfois ce genre de journée chez un ami pour repasser le "film" de la sortie, donc... Essayons de penser à autre chose. Pas simple, car il commence à faire de plus en plus froid, et les sarcasmes des mouettes m'angoissent maintenant.

Il est difficile d'expliquer que dans de tels moments, on est préoccupé par des détails insignifiants comme par exemple le fait qu'il ne me reste plus que trois cigarettes !... Je décide de les garder jusqu'à l'arrivée des secours.

La nuit est bien installée à présent. Le ciel est étoilé et cela transforme cette crique en paysage lunaire. Première (fausse) joie, un faisceau blafard balaie les "murs" de la calanque. J'accepte mal la triste évidence que c'est un phare et que je viens de griller une précieuse cigarette pour rien.

Puis, ne pouvant plus supporter de consulter ma montre toutes les dix minutes, je la jette loin de moi pour éviter cette tentation qui ne fait qu'amplifier... ma peur.

Oui, je suis en train de réaliser que j'ai peur, une sorte de peur viscérale jamais ressentie. Plus de mouettes, pas même le son du ressac, je n'entends qu'un silence oppressant. Pour moi, la mer sans le bruit des vagues n'est plus la mer, ou alors mon oreille est obnubilée par autre chose ? Une drôle de Présence, sournoise, est là, juste à côté de moi. Dans un premier temps, j'essaie de chasser cette horrible pensée qui vient de me monter à l'esprit. Elle va, elle vient, elle tourne autour de moi sans que je parvienne à me fixer sur autre chose. C'est épouvantable.

La mort ?

Je me surprends moi-même à crier " Non...non, pas maintenant, les secours vont arriver". Ca me soulage un peu de lui parler ainsi, c'est comme un exorcisme. Mais la fatigue et le froid sont tels que je ne pourrai pas résister très longtemps. Au fait, que veut dire longtemps ? Mon esprit dérive, ma tête m'abandonne.

Plus tard, une deuxième fausse joie, plus redoutable encore. Après tout, vu l'endroit où je me trouve, j'ignore d'où vont venir mes "sauveurs". De la mer, du ciel ou du haut de la calanque ? On élimine le ciel, je ne pense pas que les hélicos volent la nuit ! C'est peu après que j'aperçois juste en face de moi, sur l'eau très loin, une lumière qui me persuade que c'est par la mer qu'ils arrivent. De plus, cette "étoile" tombée du ciel s'arrête en face de la crique. Il doit être environ minuit. On s'en fume une autre, soulagé, en se disant que la dernière sera pour fêter leur présence, le regard vers le ciel. Il ne fait même plus froid. Je suis "à l'extérieur" de mon corps, c'est une sensation que je ne puis décrire autrement car c'est bien la seule fois que j'ai ressenti pareil phénomène.

Lorsque je relève la tête après avoir fini ma clope... plus de lumière.

Là, je me remets à trembler, de froid, de peur et du peu d'énergie qui me reste. De nouveau, la "Présence" est à côté de moi. Cette fois, je n'ai plus rien à lui dire, je suis anéanti. Je vois des ombres, comme dans une danse macabre et je pense que je perds la tête, que c'est la fin, que jamais je n'aurais imaginé partir si tôt, si stupidement. Je pleure, oui... je pleure.

Puis, sans aucune notion de l'heure ou du temps, dans une sorte de demi-sommeil, je revois défiler certains moments de ma vie, avec des détails inimaginables. C'est la première et seule fois que j'assiste à ma propre naissance, à mes premiers pas dans ce monde que je ne connais plus. Bizarrement, tous ces instants sont embellis, lumineux et apaisants.

Au moment où je sens venir une sorte de torpeur plus forte que ma volonté, j'entends des voix et aperçois des lueurs de torches qui promènent leurs faisceaux le long des parois de ce "cercueil" de pierre. Est-ce possible ? C'est un rêve, comme tout à l'heure ? Non. Ils appellent, encore, et encore. Je n'ai plus de voix pour répondre, plus de force, plus rien.

Tout à coup, un hurlement sorti de je ne sais où leur dit "Là... je suis là".

...

Je me retrouve aux urgences à 8h le lendemain de ce jour incroyable... et pourtant réel dans ses moindres détails. Quatre heures ! Ces merveilleux Marins-Pompiers ont mis quatre heures pour me sortir de ce "trou noir".

N'oubliez jamais... trois mots sur un post-it, un simple post-it !

Je ne remercierai jamais assez tous ceux qui ont permis que je puisse écrire aujourd'hui cet instant de VIE.

Un chirurgien exceptionnel a fait le reste, deux opérations, longues, deux mois d'hosto, quatre de Centre de Rééducation et aucune séquelle. Il n'y a pas de morale à cette affaire, simplement la confirmation que l'homme n'est pas grand chose sans une Femme.